« La technologie spatiale doit améliorer la vie sur Terre » – Barbara Frei-Spreiter évoque le secteur spatial suisse, entre marché mondial et politique de sécurité

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Depuis avril 2026, le Dr Barbara Frei-Spreiter dirige Beyond Gravity, le plus grand fournisseur suisse du secteur spatial, présent à l'international avec 12 sites répartis dans six pays. Elle prend les rênes de cette entreprise publique à un double tournant historique : en 2025, le Parlement a décidé de maintenir le contrôle entre les mains de la Confédération ; depuis octobre 2025, l’espace est officiellement un domaine d’opération militaire de la Suisse ; et après une année déficitaire, le groupe est en plein redressement. Dans un entretien avec la SATW, la nouvelle PDG de Beyond Gravity explique pourquoi la dépendance est la plus grande vulnérabilité de la Suisse, où elle trace la frontière entre les activités civiles et les enjeux de sécurité, et pourquoi un pays sans fusée propre peut néanmoins jouer un rôle de premier plan dans le domaine spatial.

Le Dr Barbara Frei-Spreiter est PDG de Beyond Gravity et de RUAG International depuis avril 2026 et membre individuel de la SATW depuis 2025. Photo : Beyond Gravity.

Les points essentiels en un coup d'œil

  • La souveraineté devient la priorité absolue : la navigation , les prévisions météorologiques, les communications et l’observation de la Terre dépendent quotidiennement des infrastructures spatiales. La solidité des chaînes d’approvisionnement, la capacité de production sur le territoire national et l’accès ininterrompu aux données spatiales sont désormais essentiels. C’est pourquoi, depuis octobre 2025, l’espace est officiellement considéré comme un domaine d’opération militaire en Suisse.
  • La plus grande vulnérabilité réside dans la dépendance : celui qui dispose de ses propres capacités industrielles etqui est solidement intégré dans les chaînes d’approvisionnement internationales traite avec ses partenaires d’égal à égal. De plus, Beyond Gravity est actuellement en cours de certification selon la norme américaine stricte de cybersécurité CMMC.
  • Pas de systèmes d’armement, mais des produits à double usage : Beyond Gravity fournit aujourd’hui presque exclusivement des composants spatiaux civils. Certains produits sont considérés comme des biens à double usage ; en tant qu’entreprise fédérale, le groupe opère dans le respect de la législation suisse sur le contrôle des exportations et le matériel de guerre.
  • Un marché dynamique : le marché spatial connaît une croissance d’environ 5,5 % par an, soit une progression nettement supérieure à celle de l’économie mondiale. L’ESA a augmenté son budget de 30 % pour la période 2026-2028. Afin de tirer pleinement parti de cette dynamique, la recherche, l’industrie et les pouvoirs publics doivent bien coopérer. De plus, avec plus de 150 entreprises spatiales, la Suisse figure parmi les sites les plus compétitifs d’Europe.
  • Six décennies d’activité spatiale suisse : en 1968 , le premier satellite de recherche européen, ESRO-1, a été lancé ; sa structure avait été conçue par la société Contraves, à Zurich-Seebach, qui a précédé l’actuelle entreprise. En 2028, cela fera 60 ans que la Suisse est active dans le domaine spatial.

Coques de charge utile, structures de satellites, mécanismes, récepteurs de navigation, disperseurs de satellites : les produits de Beyond Gravity participent à des centaines de missions et, depuis le premier lancement d’Ariane en 1979, chaque lanceur Ariane est équipé d’une coque de charge utile de fabrication suisse. Barbara Frei-Spreiter est à la tête de l’entreprise depuis avril 2026. Cette ingénieure en génie mécanique, titulaire d’un doctorat en génie électrique de l’ETH Zurich, est issue des secteurs de l’automatisation et des technologies énergétiques et était jusqu’à récemment responsable de la division mondiale Industrial Automation chez Schneider Electric. En 2025, elle a été admise en tant que membre individuel au sein de la SATW. Dans le cadre du mois thématique consacré à l’espace, elle répond à des questions sur la sécurité, la géopolitique et l’avenir de la Suisse en tant que pôle spatial.

L’Europe traverse actuellement une période charnière en matière de politique de sécurité : guerre en Ukraine, menaces hybrides, cyberattaques contre la Suisse. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour l’orientation stratégique de Beyond Gravity au cours des trois à cinq prochaines années ? Quelles sont les priorités qui en sont le plus fortement affectées ?

La navigation, les prévisions météorologiques, les communications et l’observation de la Terre dépendent aujourd’hui de plus en plus des infrastructures spatiales. Cela passe généralement inaperçu, mais c’est le cas au quotidien. Chaque fois que vous utilisez votre smartphone, vous recourez très probablement à une technologie issue de l’espace. La priorité évolue surtout vers la souveraineté et la résilience : des chaînes d’approvisionnement robustes, une capacité de production sur le territoire national et un accès ininterrompu aux données provenant de l’espace sont devenus essentiels. De plus, l’espace devient de plus en plus un enjeu de sécurité. La Suisse a réagi à cette évolution. Depuis octobre 2025, l’espace est officiellement un domaine d’opération militaire; depuis janvier 2026, le Commandement spatial de l’armée existe, et la responsabilité de notre entreprise incombe au DDPS. Nous nous concentrons sur les technologies spatiales suisses qui s’imposent sur le marché mondial. Nous contribuons ainsi à ce que le savoir-faire, les capacités industrielles et l’accès aux technologies spatiales restent dans le pays.

Les cyberattaques contre les institutions suisses se sont multipliées. En tant qu’entreprise publique, comment Beyond Gravity se positionne-t-elle en matière de cyberdéfense ? Et selon vous, quelles sont actuellement les principales vulnérabilités de la Suisse ?

La cybersécurité est pour nous une priorité absolue. C’est pourquoi nous avons beaucoup investi ces dernières années dans la sécurité de notre propre infrastructure informatique. Avec la CMMC («Cybersecurity Maturity Model Certification»), la norme de cybersécurité du secteur de la défense américain, nous sommes actuellement en cours de certification selon l’une des normes les plus strictes du secteur. C’est une condition préalable pour pouvoir opérer à long terme sur le marché américain. Mais le CMMC élève également nos normes de sécurité à un niveau supérieur dans leur ensemble. Je considère que la plus grande vulnérabilité de la Suisse réside dans ses dépendances. L’industrie spatiale est interconnectée à l’échelle mondiale, et c’est une bonne chose, car personne ne peut tout faire tout seul. Ce qui est déterminant, c’est toutefois le rôle que joue la Suisse au sein de ce réseau. Une nation qui dispose de ses propres capacités industrielles et qui est solidement intégrée dans les chaînes d’approvisionnement internationales se place d’égal à égal avec ses partenaires ; elle n’est pas seulement une cliente, mais aussi une partenaire. C’est pourquoi il est important que nous conservions et renforcions ces capacités sur notre territoire.

La technologie satellitaire peut être utilisée à la fois à des fins civiles et militaires. Quels sont vos produits à double usage ? Où placez-vous les limites éthiques ?

Je dois d’abord préciser les choses. Aujourd’hui, Beyond Gravity opère en grande majorité dans le secteur civil. Ce n’est pas un hasard, mais bien l’essence même de la scission de 2019, lorsque les activités militaires ont été conservées au sein de l’actuelle RUAG MRO et que les activités internationales ont été regroupées au sein de notre entreprise. Suite aux cessions des activités non liées à l'espace réalisées ces dernières années, nous fournissons aujourd'hui exclusivement des composants destinés à l'espace, notamment des coques de charge utile, des structures de satellites, des mécanismes, des récepteurs de navigation et des disperseurs de satellites, utilisés dans le cadre de centaines de missions. Nous ne construisons pas de systèmes d’armement. Certains produits sont toutefois considérés comme des biens à double usage et peuvent être utilisés à des fins civiles comme militaires. Un cadre clair est en place pour ces cas-là. En tant qu’entreprise de la Confédération, nous agissons dans le respect de la législation suisse sur le contrôle des exportations et sur le matériel de guerre. Pour moi, la technologie spatiale doit servir à améliorer la vie sur Terre. Elle permet de prévoir les tempêtes plusieurs jours à l’avance, d’observer le climat et d’assurer des liaisons là où aucun câble ne peut parvenir. Le fait que ces mêmes capacités contribuent à l’avenir davantage à la sécurité d’un pays n’est pas une contradiction.

En 2025, le Parlement a décidé de maintenir Beyond Gravity dans le giron de l’État. En tant que nouveau PDG, quels atouts et quels défis y voyez-vous ?

La Confédération doit conserver le contrôle de Beyond Gravity et il s’agit désormais de mettre en œuvre cette décision politique. Celle-ci a d’ailleurs été très bien accueillie par les clients et les collaborateurs, car elle apporte une sécurité juridique et une prévisibilité. J’y vois une opportunité : à l’avenir, la technologie spatiale pourra contribuer davantage à la sécurité et à la souveraineté de notre pays, et nous sommes solidement ancrés dans cette chaîne de valeur. Mais il existe également une forte pression qui découle de l’activité elle-même : après une année 2025 déficitaire, l’année 2026 sera placée sous le signe de la stabilisation, de la réduction des risques et de la poursuite de l’industrialisation de notre production. Notre ambition est de nous imposer face à la concurrence internationale grâce à la performance. D’ici 2027, nous voulons renouer avec la rentabilité et dégager un flux de trésorerie disponible positif. Étant donné que le secteur spatial, très gourmand en capitaux, se développe à un rythme effréné et que les besoins d’investissement ne peuvent être couverts ni par l’activité courante seule, ni durablement par l’État fédéral, il est également envisageable que nous fassions un jour appel à des capitaux tiers, toujours à condition que l’État fédéral conserve le contrôle.

L’espace n’est plus depuis longtemps une affaire purement civile : les satellites constituent des infrastructures critiques pour les communications, la navigation et la reconnaissance. Comment Beyond Gravity va-t-elle concilier cette double exigence entre activité commerciale et enjeux de sécurité ?

En prenant ces deux aspects au sérieux. Les clients commerciaux les plus exigeants au monde s’approvisionnent chez nous – Amazon Leo, ArianeGroup, Airbus –, et ils ne le font pas par patriotisme, mais parce que nos prestations sont à la hauteur. Dans le domaine des bagues collectrices, par exemple, nous sommes numéro un en Europe. Aucun satellite ne peut se passer de ces composants. Parallèlement, Beyond Gravity dispose de compétences qui pourraient s’avérer importantes à l’avenir pour la Confédération et l’armée en matière de sécurité spatiale. Nous sommes prêts à répondre à ces besoins. Ces deux exigences se renforcent mutuellement : seule une entreprise Beyond Gravity capable de s’imposer sur le marché mondial peut suivre le rythme de son évolution et, si nécessaire, contribuer à la sécurité de la Suisse dans l’espace.

Vous venez du secteur de l’automatisation et des technologies énergétiques. Qu’apportez-vous de cet univers dont Beyond Gravity a besoin aujourd’hui ?

Le secteur spatial connaît actuellement la plus grande transformation industrielle de son histoire. L’accès à l’espace est devenu abordable, et le secteur passe désormais de la fabrication à l’unité à la production en série. Nous parlons ici d’un nombre croissant de satellites, de lancements de fusées de plus en plus fréquents, de cycles plus courts et d’une pression accrue sur les coûts. Ce sont précisément ces bouleversements que j’ai accompagnés pendant des années dans les secteurs de l’automatisation et des technologies énergétiques. J’apporte également mon expérience dans l’orientation systématique des processus et des structures vers la performance et la réussite financière. C’est exactement ce dont Beyond Gravity a besoin aujourd’hui, car nous sommes en plein redressement. Les atouts nécessaires sont là : un carnet de commandes bien rempli, des produits de pointe et une équipe exceptionnelle. Quant aux différences par rapport à un grand groupe, je constate avant tout une organisation plus petite, des circuits décisionnels plus courts et un propriétaire aux objectifs clairs, plutôt qu’un actionnariat dispersé. Cela simplifie grandement les choses et permet de prendre des décisions plus rapidement.

La SATW fait le lien entre la science, la technologie et la société. Selon vous, quel est le défi le plus urgent pour lequel le secteur technologique et le monde politique doivent collaborer plus étroitement – notamment en matière de sécurité et de souveraineté numérique de la Suisse ?

Le défi le plus urgent consiste à considérer l’espace pour ce qu’il est aujourd’hui, à savoir une infrastructure critique et un pilier essentiel de la souveraineté de la Suisse. Les données météorologiques, la navigation, les communications et l’observation de la Terre proviennent de l’espace, et personne ne peut s’en passer, surtout en période de crise. Parallèlement, ce marché connaît une croissance d’environ 5,5 % par an, soit une progression nettement supérieure à celle de l’économie mondiale. L’ESA a augmenté son budget de 30 % pour la période 2026-2028. Cette dynamique représente une grande opportunité, mais elle ne se concrétisera pas d’elle-même. Pour que ce marché en pleine croissance se traduise par des contrats, des emplois et des compétences dans le pays, la recherche, l’industrie et les pouvoirs publics doivent bien coopérer. Je vois par ailleurs un potentiel lorsqu’il s’agit de former et d’attirer les bons talents pour ce secteur. À cette fin, nous collaborons avec les hautes écoles ou encore avec des équipes d’étudiants telles qu’ARIS, afin de susciter l’enthousiasme des diplômés pour une carrière dans ce domaine d’avenir. Enfin, avec plus de 150 entreprises actives dans le secteur spatial, la Suisse compte parmi les sites les plus compétitifs d’Europe, et le secteur est en train de se structurer pour rendre cette position encore plus visible.

Quelle est votre vision personnelle pour Beyond Gravity dans cinq ans ?

Dans cinq ans, Beyond Gravity sera durablement rentable. Je souhaite faire de Beyond Gravity l’acteur le plus industrialisé du secteur spatial, une entreprise qui fabrique en série des technologies spatiales depuis la Suisse pour l’Europe et le marché mondial. En 2028, nous fêterons les 60 ans de l’aérospatiale en Suisse, ce que presque personne ne sait. En 1968, le premier satellite de recherche européen, ESRO-1, a été lancé dans l’espace, et sa structure provenait de notre société prédécesseur, Contraves, située à Zurich-Seebach. De plus, depuis le premier lancement d’Ariane en 1979, chaque fusée Ariane est équipée d’une coiffe de charge utile de fabrication suisse. La Suisse démontre ainsi depuis six décennies qu’un petit pays peut jouer un rôle de premier plan dans le domaine spatial, même sans disposer de sa propre fusée.

À propos de la personne

Depuis avril 2026, Barbara Frei-Spreiter occupe le poste de PDG de Beyond Gravity et de RUAG International. Elle dispose de plus de 25 ans d’expérience internationale à des postes de direction au sein d’entreprises industrielles et de haute technologie d’envergure mondiale. Elle a suivi des études d’ingénierie mécanique, a obtenu un doctorat en génie électrique à l’ETH de Zurich et a suivi un Executive MBA à l’IMD de Lausanne. Depuis 2026, elle est également membre du conseil d’administration de Sika AG. En 2025, elle a été admise en tant que membre individuel au sein de la SATW, en reconnaissance de ses réalisations exceptionnelles en tant que dirigeante dans le domaine de la gestion et de l’automatisation énergétiques, ainsi que de ses contributions significatives à la durabilité et à l’égalité des chances dans l’industrie.

La Suisse dans l'espace

L'espace est plus proche qu'il n'y paraît – et la Suisse y joue un rôle important. Dans le cadre du mois thématique de la SATW « Space : la Suisse, nation spatiale », vous découvrirez d'autres récits, évolutions et perspectives autour de la recherche, de la technologie et de l'espace en Suisse.

Découvrez le mois thématique « Space »

Contributeur·rice·s

Rôle Titre + Nom
Texte par Esther Lombardini
Expertise Barbara Frei-Spreiter