Des déchets à la matière première : comment la Suisse réinvente le recyclage

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De l'or issu d'anciens ordinateurs, de l'engrais issu des eaux usées, des piles à double vie : le « Technology Outlook » de la SATW fait le point sur la situation actuelle de la Suisse en matière de recyclage et présente les innovations issues des universités et de l'industrie qui ouvrent la voie à une véritable économie circulaire.

Photo : Hans, Pixabay

Les points essentiels en bref :

  • Le plastique est un véritable défi : en matière de recyclage du PET, la Suisse est en tête au niveau international avec un taux de 82 %, mais pour l'ensemble des plastiques, le taux de recyclage n'atteint que 9 % ; la majeure partie des quelque 830 000 tonnes produites chaque année est incinérée. Le recyclage chimique et le tri assisté par IA pourraient changer la donne.

  • Le phosphore provient de plus en plus des stations d'épuration : la Suisse dépend entièrement des importations pour cet élément nutritif essentiel aux plantes. Depuis 2026, une obligation de récupération à partir des boues d’épuration et des farines animales est en vigueur ; en complément, la séparation de l’urine, illustrée par l’exemple de l’engrais Aurin, ouvre la voie à une approche décentralisée.

  • Les batteries bénéficient d’une seconde vie : Modual construit des systèmes de stockage solaire fixes à partir de batteries de véhicules usagées et en a déjà installé plusieurs centaines en Suisse. Parallèlement, la Haute école spécialisée bernoise mène des recherches, à l’aide d’une flotte de vélos électriques, sur les moyens de ralentir le vieillissement des batteries et de prévoir de manière fiable leur durée de vie restante.

  • Les déchets électroniques sont une mine d’or : des chercheurs de l’ETH extraient, à l’aide d’éponges à base de protéines de lactosérum – un sous-produit de la fabrication du fromage –, de l’or d’une grande pureté à partir de vieux circuits imprimés. Deux flux de déchets permettent ainsi d’obtenir un métal précieux.

  • Le recyclage des terres rares renforce l’indépendance : aujourd’hui, moins de 1 % des terres rares sont recyclées. REEcover, une spin-off de l’ETH, récupère de l’europium à partir de vieux tubes fluorescents.

  • Le savoir est là, mais les infrastructures font défaut : la Suisse dispose de la recherche, des entreprises et de l’esprit d’innovation nécessaires à une véritable économie circulaire. Il est désormais essentiel de mettre en place des systèmes nationaux de collecte, des conditions-cadres intelligentes et une compréhension élargie du recyclage en tant que technologie clé.

La Suisse est considérée comme la « championne du monde du recyclage », selon le mythe. Une analyse détaillée révèle toutefois une réalité plus nuancée : si la Suisse occupe effectivement une position de leader au niveau international dans certains domaines, elle accuse un retard surprenant dans d’autres. Le «Technology Outlook» de la SATW passe la situation au crible et présente les personnes et les entreprises qui contribuent au recyclage de demain.

Le plastique : à la fois championne du monde et à la traîne

C’est dans le domaine du plastique que la contradiction suisse apparaît le plus clairement. En matière de recyclage du PET, la Suisse occupe la première place au niveau international avec un taux de valorisation de 82 %. Toutefois, si l’on considère l’ensemble des plastiques, le bilan est décevant : sur les quelque 830 000 tonnes de déchets plastiques produites chaque année, la majeure partie est tout simplement incinérée. Seules environ 72 000 tonnes sont effectivement recyclées – soit un taux de 9 %, ce qui place la Suisse loin derrière dans le classement international.

Le problème tient moins à un manque de volonté qu’à un manque d’infrastructures : il n’existe pas de systèmes nationaux de recyclage pour les plastiques tels que le polyéthylène ou le polypropylène, et les déchets collectés en mélange doivent être transportés à l’étranger pour y être triés. Pourtant, l’effort en vaudrait la peine. Les matériaux recyclés réduisent considérablement l’empreinte carbone du plastique tout au long de son cycle de vie, et chaque kilogramme de matériau recyclé permet d’économiser environ trois litres de pétrole.

La bonne nouvelle : des innovations suisses pourraient changer la donne. Le tri par infrarouge assisté par IA promet une séparation nettement plus précise des mélanges de plastiques (voir par exemple Müller Recycling ) et la start-up valaisanne Depoly a développé un procédé chimique qui décompose les plastiques en leurs composants moléculaires de base – même les déchets mélangés peuvent ainsi être transformés en produits comme neufs. Une première installation de démonstration est en cours de construction à Monthey.

Le phosphore : un trésor sous-estimé dans les eaux usées

Bien que beaucoup moins présent dans la conscience collective, le recyclage du phosphore revêt une importance stratégique au moins équivalente. Cet élément nutritif pour les plantes est indispensable à notre alimentation et la Suisse dépend aujourd’hui entièrement des importations, provenant principalement de mines au Maroc, en Chine ou en Russie, où l’exploitation minière nuit à l’environnement et à la santé. Parallèlement, chaque année, nous jetons littéralement des milliers de tonnes de phosphore dans les toilettes ou les éliminons avec les déchets d’abattoir.

Depuis 2026, la Suisse impose la récupération du phosphore issu des boues d’épuration et des farines animales. Des installations à grande échelle sont en cours de planification ou de construction à Bazenheid, Zuchwil et Oftringen. Parallèlement, les chercheurs explorent une deuxième voie, décentralisée : la séparation de l’urine. L’Eawag a calculé que la séparation d’à peine un cinquième de l’urine produite permettrait de remplacer environ 15 % des importations d’engrais minéraux. L’engrais liquide « Aurin », issu de l’urine – le premier engrais de ce type homologué au monde, développé en Suisse –, prouve que cela fonctionne. La vitrine « Collecter les nutriments au lieu de les évacuer » illustre notamment comment ces cycles de nutriments se déroulent dans la pratique .

Batteries : une seconde vie plutôt que la mise au rebut

La mobilité électrique est en plein essor. Que deviennent les batteries lorsqu’elles ne sont plus aptes à alimenter un véhicule ? Dès qu’elles n’ont plus qu’une capacité résiduelle de 80 %, elles sont considérées comme insuffisantes et sont remplacées ; selon les estimations, seules 5 à 15 % de toutes les batteries sont correctement recyclées à l’échelle mondiale. Pourtant, elles recèlent encore une puissance considérable.

Une réponse suisse à ce problème vient de Brunnen, au bord du lac des Quatre-Cantons. Les fondateurs de Modual ont compris que la capacité résiduelle des batteries de véhicules hors d’usage était tout à fait suffisante pour des systèmes de stockage d’énergie stationnaires et ont commencé en 2020 à mener des expériences dans leur cave – avec des batteries provenant des véhicules de distribution postale à trois roues de Kyburz Switzerland. Aujourd’hui, l’entreprise a installé plusieurs centaines de systèmes en Suisse, tous fabriqués à son siège social, avec des capacités comprises entre 11,5 et 368 kilowattheures. Un logiciel développé en interne soumet périodiquement les cellules à un « programme de bien-être » afin d’optimiser leur durée de vie restante. La prochaine étape consiste à développer des systèmes de stockage de grande capacité à partir de 500 kilowattheures, qui, regroupés en centrales électriques virtuelles, pourraient contribuer à la stabilité du réseau.

La Haute école spécialisée bernoise va encore plus loin : grâce à une flotte de 200 vélos électriques du fabricant Thömus , elle étudie les conditions qui accélèrent le vieillissement des batteries. Cette question est une condition préalable essentielle pour établir des prévisions fiables concernant la durée de vie restante et, par conséquent, pour développer des modèles économiques autour de la seconde vie des batteries. Ces travaux s’inscrivent dans le cadre du projet CircuBAT d’Innosuisse. La démonstration du démontage des batteries à l’aide d’une robotique assistée par l’IA montre comment le cycle se boucle.

Exploitation minière urbaine : la ruée vers l’or dans les déchets électroniques

Les recherches menées par l’ETH Zurich démontrent que les déchets peuvent littéralement valoir de l’or. Les déchets électroniques contiennent de l’or à une concentration cent fois supérieure à celle des mines d’or. Pourtant, seule une fraction de cette quantité est récupérée à l’échelle mondiale. L’équipe dirigée par le professeur Raffaele Mezzenga a trouvé une solution aussi élégante que surprenante : le petit-lait, un déchet issu de la fabrication du fromage. À partir des protéines du petit-lait, les chercheurs fabriquent des éponges hautement poreuses qui fixent les ions d’or issus de déchets électroniques dissous avec une sélectivité étonnante. C’est ainsi qu’à partir de 20 anciennes cartes mères d’ordinateurs, une pépite d’or de 450 milligrammes d’une pureté de 22 carats a été obtenue : deux flux de déchets se transforment en métal précieux. La vitrine « Extraire l’or des déchets électroniques » montre comment l’industrie aborde cette question .

Tout aussi prometteurs sont les travaux de Marie Perrin, qui a mis au point, dans le cadre de son doctorat à l’ETH Zurich, un procédé permettant de récupérer l’europium – un métal des terres rares – à partir de vieux tubes fluorescents. C’est un sujet brûlant : les terres rares sont présentes dans pratiquement tous les appareils électroniques, mais proviennent à environ 70 % des mines chinoises. À ce jour, moins de 1 % d’entre elles sont recyclées. La méthode de Marie Perrin permet d’isoler l’europium avec une précision bien supérieure à celle des procédés existants. Avec sa start-up REEcover, cette chercheuse plusieurs fois primée travaille désormais à la mise à l’échelle de son procédé – une contribution suisse à un objectif que s’est également fixé l’UE : une plus grande indépendance en matière de matières premières critiques.

Conclusion : l’économie circulaire est réalisable si tout le monde s’y met

Le « Technology Outlook » le montre : la Suisse dispose des connaissances, des entreprises et de l’esprit d’innovation nécessaires pour transformer les flux de déchets en sources de matières premières. Ce qu’il faut désormais, ce sont des infrastructures adaptées, un cadre réglementaire judicieux et la prise de conscience que le recyclage est bien plus qu’une simple collecte de bouteilles : il s’agit d’une technologie clé pour la sécurité d’approvisionnement, la protection du climat et la création de valeur sur le territoire national.

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Contributeur·rice·s

Rôle Titre + Nom
Texte par Esther Lombardini
Expertise Christian Holzner, Matthias Meili, Stefan Scheidegger, Claudia Schärer