Un été caniculaire et l'approvisionnement énergétique de la Suisse

Selon MétéoSuisse, l'été 2026 a été le plus chaud depuis le début des relevés en 1864. Parallèlement, les précipitations ont été très faibles dès l'hiver et au printemps, ce qui a entraîné une sécheresse extrême. La persistance d'un anticyclone a également valu à la Suisse un ensoleillement nettement supérieur à la moyenne pluriannuelle. Ces phénomènes météorologiques extrêmes ont des répercussions considérables sur la société et l'environnement, et plus particulièrement sur l'approvisionnement énergétique. Christian Schaffner, directeur général de l'Energy Science Center de l'ETH Zurich, analyse la situation pour le compte de la SATW.

Image symbolique illustrant les faibles niveaux d'eau : le lac de Marmorera dans les Grisons, fin mai 2026.

Les points essentiels en un coup d'œil

  • La canicule et la sécheresse ont eu un impact direct sur la production d’électricité : Beznau a dû réduire sa production à partir du mois de juin et même s’arrêter complètement par moments, tandis que les centrales au fil de l’eau ont produit nettement moins.

  • Le photovoltaïque, les eaux de fonte et les échanges avec l’étranger ont permis de compenser ces pertes. La Suisse s’en est bien sortie, grâce à une production diversifiée et à une connexion flexible au marché européen de l’électricité.

  • Les besoins en climatisation augmentent : de nombreux foyers ont acheté des climatiseurs mobiles peu efficaces. L’ombrage, le refroidissement nocturne et les pompes à chaleur avec stockage saisonnier constituent des alternatives plus durables.

  • Les répercussions se font sentir jusqu’en hiver : le niveau des lacs de retenue est inférieur au minimum décennal depuis juillet, et le faible débit du Rhin a renchéri le transport de carburant. L’approvisionnement est actuellement considéré comme assuré.

  • De tels étés pourraient devenir la norme d’ici la fin du siècle. Les mesures visant à renforcer la résilience sont connues et devraient être mises en œuvre de manière cohérente dès maintenant – les perspectives énergétiques 2060 ne seront disponibles qu’à la fin de 2027.

Les vagues de chaleur de cet été ont constitué un danger immédiat pour la santé humaine. Les groupes de population vulnérables, tels que les personnes âgées, les jeunes enfants et les personnes malades, ont particulièrement souffert des températures élevées et des nuits chaudes. La chaleur et la sécheresse ont également entraîné une hausse de la température des cours d’eau ; les ruisseaux et les rivières ont connu des niveaux d’eau très bas, voire se sont asséchés. Cela a mis en danger les populations de poissons ainsi que d’autres espèces aquatiques et a également entravé la navigation commerciale sur le Rhin. Les agriculteurs se sont plaints d’une pénurie de fourrage dans l’élevage et de mauvaises récoltes dans les cultures. De plus, la sécheresse a accru le risque d’incendie de forêt, ce qui a conduit à l’instauration d’une interdiction nationale de faire du feu fin juillet.

Conséquences directes sur la production d’électricité et les besoins en refroidissement en été

Moins perceptibles directement pour la société, mais tout aussi importantes, ont été les répercussions sur l’approvisionnement énergétique. La centrale nucléaire de Beznau, refroidie par l’eau du fleuve, centrale nucléaire de Beznau a dû réduire la puissance de ses deux réacteurs dès le mois de juin en raison de la température élevée de l’eau de l’Aar et, face à la hausse continue des températures en juin, juillet et août, a dû temporairement arrêter complètement l’un ou les deux réacteurs. Les centrales au fil de l’eau situées sur les cours d’eau produisent elles aussi nettement moins d’électricité en raison de la sécheresse. En revanche, les conditions météorologiques estivales, avec de nombreuses heures d’ensoleillement, ont été très favorables à la production d’électricité solaire. Grâce à l’installation massive de panneaux solaires ces dernières années, ceux-ci ont pu apporter une contribution substantielle à l’approvisionnement en électricité, comme l’a par exemple souligné la Radio et Télévision suisse et le Tages-Anzeiger l’ont rapporté.

La chaleur a également incité les responsables politiques à réclamer une simplification de l’installation de climatiseurs à titre de mesure d’adaptation. En comparaison internationale, peu de bâtiments sont aujourd’hui équipés de climatiseurs en Suisse. De nombreux ménages ont toutefois acheté cet été des climatiseurs portables, qui présentent souvent une faible efficacité énergétique. Des chercheurs du Laboratoire fédéral d'essai des matériaux et de recherche (Empa) ont estiméque, dans un scénario extrême caractérisé par un réchauffement climatique important, une forte croissance démographique et une généralisation de l’installation de climatiseurs dans les foyers suisses, les besoins énergétiques pourraient augmenter considérablement d’ici 2050. Un article de l’ETH Zurich montre en revanche qu’il existe diverses autres solutions, plus durables, pour garantir un climat intérieur agréable. Par exemple, sous notre climat, un meilleur ombrage, le refroidissement nocturne et de simples ventilateurs peuvent également contribuer à un climat intérieur plus agréable. Et dans les nouvelles constructions, des systèmes efficaces de pompes à chaleur peuvent stocker la chaleur dans le sous-sol en été et la réutiliser pour le chauffage en hiver. Pour les groupes de population vulnérables tels que les enfants et les personnes âgées, ainsi que dans les hôpitaux, il faudra probablement installer des systèmes de climatisation fixes et efficaces.

Christian Schaffner, expert en énergie et membre du conseil scientifique de la SATW, analyse dans une brève interview accordée à la SATW les répercussions de cet été caniculaire sur l'approvisionnement énergétique.

SATW : Selon vous, quels sont les enseignements les plus importants à tirer de cet été pour l’approvisionnement énergétique suisse, notamment en ce qui concerne la production d’électricité et la demande ? Que pourrait-on améliorer à court terme ?

Christian Schaffner : Dans le projet SPEED2ZERO , mené à l’ETH Zurich avec différents partenaires de recherche, nous avons étudié comment le réchauffement climatique peut influencer l’approvisionnement énergétique. Une chose est claire : la probabilité de périodes de sécheresse intense augmente, tout comme celle d’années très pluvieuses. Cet été a certainement été un avant-goût de ce qui pourrait encore nous attendre. Au final, nous nous en sommes relativement bien sortis en matière d’approvisionnement en électricité, et ce grâce à deux facteurs : le photovoltaïque a fourni beaucoup d’électricité, et l’hydroélectricité a pu continuer à produire « grâce » à l’eau de fonte des glaciers. De plus, nous avons eu des échanges d’électricité intenses avec l’étranger. Il apparaît qu’une production d’électricité diversifiée, combinée à une connexion flexible au marché européen de l’électricité, est dans tous les cas un atout.

Sécurité d’approvisionnement pour l’hiver à venir

En raison du manque de précipitations depuis l’hiver dernier, le niveau de remplissage des lacs de retenue suisses est très bas, comme le montre le tableau de bord énergétique de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) . Depuis juillet, celui-ci se situe nettement en dessous du minimum des dix dernières années et il est difficile de savoir dans quelle mesure les réserves d’eau destinées à la production d’électricité se reconstitueront d’ici l’hiver. Les importations d’énergie sont également touchées par la sécheresse. Le niveau bas du Rhin a limité les possibilités de transport des produits pétroliers par navires-citernes, ce qui a entraîné une a entraîné une hausse sensible du prix de l’essence à la pompe. Les services fédéraux compétents considèrent toutefois que l’approvisionnement est actuellement assuré. La seule raffinerie suisse, située à Cressier, ayant dû suspendre temporairement sa production début septembre en raison d’un défaut technique, l’Office fédéral de l’approvisionnement économique du pays a autorisé des prélèvements, limités dans le temps et en quantité, sur les stocks obligatoires de produits pétroliers, afin de maintenir l’approvisionnement en cas de pénuries temporaires.

SATW : Dans quelle mesure considérez-vous que les répercussions de la canicule estivale sont pertinentes pour la sécurité d’approvisionnement ? D’autres facteurs, tels que la situation géopolitique tendue et ses répercussions sur les chaînes d’approvisionnement énergétiques, sont-ils plus importants ?

Christian Schaffner : Nous vivons de plus en plus dans une époque marquée par des défis multiples : l’approvisionnement en électricité en hiver et en période de sécheresse, l’approvisionnement en carburants et combustibles fossiles en cas de crises géopolitiques. Compte tenu de la situation géopolitique actuelle, il n’est pas improbable que les prix du pétrole, du gaz naturel et de l’essence atteignent des niveaux élevés cet hiver. Les mesures nécessaires pour rendre le système plus résilient à court et moyen terme sont connues : une électrification rapide des secteurs du chauffage et des transports, ainsi qu’un développement aussi rapide que possible de la production d’électricité nationale, notamment grâce au photovoltaïque et, espérons-le, à l’énergie éolienne et hydraulique. Pour cela, nous devons mettre en place des solutions de flexibilité, que ce soit par le biais de batteries, de centrales à accumulation par pompage ou de l’exploitation intelligente des pompes à chaleur et des bornes de recharge, sans oublier, bien sûr, une connexion efficace au réseau électrique européen. Les réseaux électriques doivent également être développés et, surtout, exploités de manière plus intelligente ; nous aurons sans doute aussi besoin de mettre en place des capacités de réserve dans l’approvisionnement en électricité.

L’adaptation au changement climatique dans les stratégies énergétiques suisses

Selon MétéoSuisse, un été comme celui que nous venons de connaître pourrait devenir la norme d’ici la fin du sièclesi les mesures de réduction des émissions actuellement prévues sont mises en œuvre et que le réchauffement se poursuit en conséquence. Même si le changement climatique peut être stabilisé à un niveau plus bas, des mesures d’adaptation aux futurs épisodes de chaleur et de sécheresse sont indispensables. La Confédération a chargé, mi-2025, l’élaboration des Perspectives énergétiques 2060 , qui constituent une base importante pour l’orientation de la politique énergétique et climatique à moyen et long terme. Les résultats de ces travaux ne seront toutefois disponibles qu’à la fin de 2027.

SATW : Comment les épisodes exceptionnels de chaleur et de sécheresse doivent-ils être pris en compte dans les perspectives énergétiques ? Des études et des mesures supplémentaires sont-elles nécessaires pour préparer l'approvisionnement énergétique suisse à de futurs étés caniculaires ?

Christian Schaffner : Il est désormais important de mettre en perspective les connaissances déjà disponibles et de procéder à une évaluation des risques correspondante, afin de pouvoir décider rapidement où des mesures s’imposent, y compris à court terme. En ce qui concerne l’adaptation au changement climatique dans l’approvisionnement énergétique, il reste certainement beaucoup à faire. Malheureusement, le temps nous est quelque peu compté.

De nombreuses mesures sont déjà sur la table et n’attendent plus qu’à être mises en œuvre. La question reste ouverte de savoir quelles solutions supplémentaires sont nécessaires pour que le système puisse faire face à des périodes récurrentes de chaleur et de sécheresse. Nous devrions répondre à cette question dès maintenant, et non pas attendre que le prochain été de ce type arrive.

À propos de la personne

Christian Schaffner est, depuis 2013, directeur de l'Energy Science Center (ESC) de l'ETH Zurich. Ce centre de compétences interdisciplinaire promeut la recherche et la formation dans le domaine de l'énergie à l'ETH et met en réseau, à cette fin, plus de cinquante chaires issues de neuf départements avec l'industrie, l'administration et la société. Auparavant, il a dirigé la section Réseaux au sein de l’Office fédéral de l’énergie, où il était responsable de la stratégie relative aux réseaux électriques ainsi que de la feuille de route pour les réseaux intelligents ; il a également participé aux négociations bilatérales entre la Suisse et l’UE concernant un accord sur l’électricité. Christian Schaffner est membre du conseil scientifique de la SATW.

Contributeur·rice·s

Rôle Titre + Nom
Texte par Christian Holzner
Expertise Christian Schaffner